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mardi 20 mai 2014

Homélie en l'honneur de Saint Louis, le 17 mai 2014

Homélie de l'abbé Patrick Faure à l'occasion de la messe en l'honneur de Saint Louis, le samedi 17 mai 2014.

"Monseigneur, Princes, Excellence, mes frères,
Saint Louis est ce roi vertueux, épris de justice et de paix, qui résiste aux assauts du temps et aux changements de régime. Son ami Joinville dans une simple notice le montrait au pied d'un chêne à Vincennes rendant justice à tous. Le XIXe siècle a repris ce souvenir pour promouvoir l'image devenue célèbre du gouvernant intègre et proche de son peuple. De fait, Saint Louis a fait régner la justice et la paix, à quoi il faut ajouter sa piété durant sa vie et les 65 miracles officiels après sa mort qui ont fini de conduire à sa canonisation. Mais sa justice pose une question.
Pourquoi l'homme du redressement judiciaire préparatoire à la première croisade en Egypte est-il aussi reconnu comme un tertiaire franciscain multipliant les œuvres de miséricorde ? Pourquoi l'homme de la « grande ordonnance » moralisant l'administration royale est-il aussi ce dévot qui lave les pieds des pauvres et nourrit un lépreux dont personne ne s'approche ? Pour quelle raison ce roi devenu lui-même enquêteur itinérant champion de la présomption d'innocence de la protection juridique des femmes et de la même justice pour tous, puissants ou misérables, est-il aussi ce va-nu-pieds du vendredi saint qui désire par-dessus tout imiter les souffrances du Christ ?
Bien sûr le fils de Blanche de Castille avait grandi dans l'horreur du péché. Il était convaincu – et il avait raison - que l'expulsion du diable allait de pair avec la promotion de la justice dans l'administration de la société féodale. Et c'était un levier majeur de son autorité royale dans la construction de l'Etat. Bien sûr il avait été un jeune roi normalement pieux et vertueux. Avec sa mère il s'était enflammé devant la sainte couronne d'épines qu'il avait apportée en procession à Sens et à Paris.
Mais très tôt il s'était lié aux ordres mendiants, franciscains et dominicains, dont la pauvreté toute évangélique réformait en profondeur l'Eglise du XIIIe siècle. Très tôt il s'était lié à cette justice de Dieu qui dépasse la justice des hommes parce qu'elle donne gratuitement, parce qu'elle soigne et nourrit gratuitement, parce qu'elle rétablit gratuitement la dignité humaine blessée par la maladie, la faim, la violence, le péché. Tels étaient les hospices, les premiers hôtels-Dieu, les premiers hôpitaux.
Il avait bien senti que pour faire régner la justice sur la terre il fallait être habité par une justice du ciel, une grâce, qui poussait au sacrifice de soi et à la familiarité avec l'humanité souffrante. Il avait bien vu que pour atteindre la justice en ce monde il fallait viser plus haut que la seule équité comptable et qu'il fallait s'attacher au don gratuit, au renoncement effectif que les ordres mendiants récents pratiquaient dans la joie et le désintéressement. Mais il n'avait pas encore connu dans sa chair le sacrifice radical indispensable à cette élévation.
C'est alors que l'échec militaire de sa première croisade lui a imposé ce sacrifice par une humiliation accablante : « si mes propres péchés ne retombaient pas sur l'église universelle, je supporterais ma douleur avec fermeté. Mais par malheur pour moi, toute la chrétienté a été couverte de confusion par ma faute ». On chanta la messe en l'honneur du Saint-Esprit – poursuit le chroniqueur – et par la grâce de Dieu le roi reçut la consolation de celui qui est au-dessus de tout.
En acceptant d'être ainsi dépouillé, humilié mais aussi consolé par la puissance de l'Esprit, saint Louis a entendu l'appel de Dieu à relever le royaume, tout comme saint François avait entendu l'appel à relever l'Eglise. Le roi de France a puisé alors dans sa douleur-même l'inspiration d'une politique de redressement qui a permis d'édifier une monarchie chrétienne plus résolue et plus forte. C'est dans la puissance de la Croix, dans cet amour qui transfigure et qui ressuscite, qu'il faut chercher le secret de la persévérance du roi à vouloir la justice au sein de son royaume.
Saint Louis est le pendant laïc et royal de Saint François d'Assise. Le poverello avait fini sa vie stigmatisé par les plaies du Christ. Louis IX, le roi très chrétien, est mort pendant sa deuxième croisade, près de Tunis, les bras en croix sur un lit de cendres, à l'heure-même où le Fils de Dieu expirait à Jérusalem.
Voilà « le plus beau des chevaliers », comme l'appelait Joinville. Voilà ce guerrier qui menait sans état d'âme les guerres qu'il croyait justes, mais ce guerrier qui demandait aux princes chrétiens de ne jamais être agresseurs. Voilà ce beau roi, grand et mince aux yeux de colombe qui, souffrant dans son corps et dans son cœur a montré à son peuple ce que c'est qu'être juste et a bâti la paix. Grâce à lui le royaume de France a joui d'une longue période de paix.
« Ce fut l'homme du monde – nous dit Joinville - qui se travailla le plus pour mettre la paix entre ses sujets » mais aussi entre les étrangers, entre Bourguignons et Lorrains, entre le roi d'Angleterre et ses barons, entre la France et l'Angleterre, entre la France et l'Aragon. La paix dura au-delà de sa mort, aussi longtemps du moins que son fils l'imita. Il fut l'arbitre de la chrétienté, son chef moral.
Sa canonisation le donne aujourd'hui en exemple à l'Eglise universelle. Autant dire que sa sainteté n'est pas prisonnière de son époque. Bien entendu saint Louis dépend de son époque. Il est un produit du XIIIe siècle. Il en est aussi un acteur, modéré, qui cherche à limiter la répression et la violence, et qui vise la conversion plutôt que l'élimination de tout ce qui n'est pas chrétien de pure orthodoxie. Mais ses mérites ne s'arrêtent pas là. Ce roi qui condamne fermement les hommes d'église affamés de victoire et de puissance vénère, en revanche, ceux qui sont vertueux dans leur domaine spirituel : « cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dévoué à l'Eglise de Rome et à Notre Saint-Père le Pape, que tu lui portes respect et honneur comme à ton père spirituel. »
Saint Louis obéissait à l'autorité morale et spirituelle de l'Eglise. Cette obéissance canonisée veut dire que si saint Louis vivait de nos jours il obéirait pareillement à cette même autorité, en intégrant les évolutions acquises depuis le XIIIe siècle. Il ferait sienne la pensée de Pascal pour qui le respect qu'on doit aux Anciens n'oblige pas à répéter leurs propos à l'identique puisque, face aux faits nouveaux, les Anciens eux-mêmes auraient changé leur discours. On peut donc être sûr que l'ami très dévot des franciscains et des dominicains qui a construit pour les cisterciens l'abbaye de Royaumont réjouirait sa jeunesse encore aujourd'hui en écoutant à nouveaux frais, avec toute l'Eglise, la sagesse de saint Bernard, la sérénité de saint François et l'affection de saint Dominique.
Il ne serait en rien gêné par les révolutions accomplies en huit siècles, car en sa personne il conjugue les extrêmes et harmonise les contraires. N'est-il pas ce père de onze enfants qui tient son rang royal, et, en même temps, ce fol en Christ fasciné par la misère et par la pauvreté ? Sa sainteté peut donc résister au revirement et au renversement de l'histoire. Elle peut survivre aux changements de mentalité, de conception du monde et de systèmes humains. Ce passionné de justice dans une société inégalitaire, ce prince idéaliste profondément réaliste, ce cœur noble aussi grand dans la défaite que dans la victoire brille au-dessus des siècles et de leurs contradictions pour guider à jamais le destin de la France.
Il faut donc bien redire avec le pape qui l'a canonisé : « Qu'elle se réjouisse l'insigne Maison de France d'avoir engendré un tel prince d'une telle grandeur que par ses mérites elle s'illustre avec éclat. Que le très pieux peuple de France déborde d'allégresse pour avoir mérité un seigneur si excellent et si vertueux... Par ses œuvres très saintes son règne atteint le plus haut degré d'honneur et resplendit comme les rayons du soleil. »

1 commentaire:

  1. Il s'agit de l'homélie de la messe célébrée le samedi 17 mai au matin en l'église Saint-Eugène à Paris avant le départ de la procession.

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